Kayane

[Critique Ciné] Mutafukaz : +4°C de plus que les normales de saison !

Mutafukaz

L’animation pour les adultes… C’est un sujet délicat en Occident. Elle a existé dès les débuts du média et n’est jamais vraiment partie. Cependant, l’arrivée de Walt Disney avait peu à peu changé la perception du milieu (même si la Warner et Tex Avery parvenaient à maintenir une certaine nuance à l’ensemble en offrant des œuvres aux multiples niveaux de lecture), puis a hélas totalement changé dans les années 70/80 avec les séries commerciales, donnant la fausse impression auprès du grand public que dessin animé = enfants (sauf exceptions, comme notamment la série animée Batman des années 90).

Bien évidemment, si vous vous intéressiez au cinéma et aux séries d’animation côté Japon durant cette période, les adultes avaient énormément de grain à moudre. Les intrigues politiques et l’ultra violence choquaient systématiquement les yeux chastes des américains, qui censuraient à outrance les œuvres pour les faire passer pour kid friendly, mais encore une fois, la logique de laisser les adultes apprécier des œuvres qui lui étaient destinées était à exclure, parce que faut pas déconner, ce sont des dessins animés. Si vous les regardiez, vous n’étiez pas un adulte fonctionnel.

… Heureusement, l’un des seuls avantages du temps (et aussi son plus gros inconvénient), c’est qu’il avance. Certains des enfants qui étaient bercés constamment aux images animées ont grandi et sont devenus les créatifs d’aujourd’hui, tandis que les autres sont restés ouverts d’esprit et n’étaient pas choqués à l’idée que l’animation était un média comme les autres, et d’autant plus une source de possibilités infinies.

De fait, les séries animées actuelles ont atteint un niveau d’excellence et de maturité astronomiques (ou bien d’immaturité intelligemment mesurée, comme en atteste l’existence du Monde Incroyable de Gumball, ou l’équivalent animé de la série Malcolm), les classiques de l’animation pour adultes ont gagné une immense aura (Akira est désormais considéré comme culte par une bonne partie du grand public et Cowboy Bebop continue de gagner en notoriété avec le temps) et de nouvelles séries et films émergent, spécifiquement dédiées aux adultes, comme en atteste le grand succès de la série Last Man, Rick & Morty, Bojack Horseman, la création de Bobby Pills, etc.

Cependant… Même si une bonne partie des plus jeunes générations ont assimilé cet état de fait, une bonne partie des plus anciennes restent encore ancrées dans leurs vieilles idées. Et le problème, c’est que parmi eux se trouvent encore une grande partie des décisionnaires et/ou acheteurs. Ce n’est donc pas une surprise d’apprendre que Mutafukaz a connu l’Enfer pour pouvoir sortir en salles. Un film acclamé sur les festivals, mais qui a passé le plus clair de deux bonnes années avant d’obtenir le droit d’être projeté en salles, la faute à un ton beaucoup trop sombre pour des distributeurs plus que frileux de prendre le risque d’éditer suffisamment de copies pour une diffusion simultanée à travers la France… En même temps, vu comment le film Dofus s’est vautré au box-office malgré une campagne marketing acharnée, on pourrait les comprendre. Le film d’animation adulte de genre, ça fait malheureusement peur. Alors certes, ça fait quand même un minimum recette, mais ça reste destiné à une niche (hélas) ou bien au direct-to-DVD, comme en attestent tous les films animés DC (dont une bonne partie peut mettre à l’amende les films live, mais passons). On y arrive petit à petit, mais le chemin est encore laborieux et malheureusement, si le public ne profite pas de chaque ouverture pour faire entendre sa voix et montrer qu’elle veut en voir plus, bah les décisionnaires auront encore et toujours l’impression que ça sert à rien de faire des efforts et continueront de distribuer/produire des daubes qui coûtent pas cher et qui reposent uniquement sur les stars en haut de l’affiche et le fait que ce n’est pas intellectuellement stimulant.

Bref, toute cette intro pour dire qu’il faut que vous alliez voir Mutafukaz au cinéma. Absolument. Pour que des créatifs comme nous puissions encore et toujours avoir accès aux clés qui nous permettront de vous montrer notre pleine vision des choses, sans filtre, sans censure, sans concessions. Car si Mutafukaz échoue, cette pente déjà trop raide et assez difficile à franchir sera tellement inclinée qu’il nous faudra encore des années avant de pouvoir sortir une œuvre animée (et occidentale) d’envergure et adulte sur le grand écran.

… Bon, et sinon, comment il est, le film ?

Grunge Gringe Cringe

Mutafukaz, basé sur la BD du même nom, raconte l’histoire d’Angelo, un jeune garçon à l’apparence assez bizarre vivant dans les quartiers malfamés de Dark Meat City avec ses potes Vinz, un homme-squelette à la tête en feu, et Willy, une garçon chauve-souris et accessoirement boulet de compet’. Tous trois survivent du mieux qu’ils le peuvent dans la misère et la crasse, puis leur vie prend un tournant pour le pire lorsqu’ils sont poursuivis par de mystérieux hommes en noir qui en veulent à Angelo pour des raisons inconnues. S’en suit une immense chasse à l’homme sur fond de complot dans une heure et demi composée en grande partie de scènes d’action sanglantes et viscérale, avec un compteur de de morts et d’insultes assez élevé.

Le film est une adaptation d’une série de BD tenant sur plus de 600 pages et… ça se sent. Car même si l’histoire est plutôt limpide, elle est d’une densité telle que ça peut en devenir étouffant. Les personnages et les sous-intrigues se multiplient et même si les sous-intrigues restent suffisamment bien imbriquées pour ne pas perdre, le fait qu’il y en ait autant avec un nombre trop important de personnages fait que personne ne connaît de véritable développement. Tous occupent une simple fonction et seul Angelo, sa famille et Vinz n’auront de véritable importance. Le véritable méchant passe presque à la trappe aussi vite qu’il est introduit, refilant son rôle à deux de ses sbires, qui eux ont une bonne présence à l’écran. Si le film avait pu bénéficier de plus de temps, cela n’aurait clairement pas été un mal, mais vu certaines concessions et raccourcis pris, on sent que les problèmes sont uniquement liés au budget. Pour le coup, on le sent dans deux scènes en particulier, qui n’ont tout simplement pas été animées, avec l’une d’elle était carrément un diaporama pour remplacer quatre scènes manquantes (mais que l’on peut étrangement entièrement reconstituer dans notre esprit, et ce grâce à une composition impeccable de ces images).

Cependant, la trop grande richesse du film est aussi ce qui est sa plus grande force. Le film est bourré jusqu’à ras-bord de petits détails partout et c’est juste un bonheur à regarder et à écouter (une scène en particulier utilise avec brio un élément du décor dans sa propre musique). Le Studio 4°C, reconnu pour son travail sur Amer Béton, Mind Game (et les court-métrages de Kid Icarus Uprising/l’introduction de Palutena dans Super Smash Bros. pour Wii U), a mis les petits plats dans les grands, offrant une animation fluide et stylisée et un character-design des plus uniques. Certains plans sont notamment grandioses, un rêve de concept-artist devenu réalité. Les scènes d’action sont nombreuses, dynamiques et crades, tout comme l’environnement du film lui-même. Dark Meat City est moche, hostile, peu recommandable et c’est juste kiffant (bon, après, il fait partie de mon top 5 des lieux fictionnels que je souhaiterais éviter plus que tout au monde, mais c’est justement ça qui est bon).

Mutafukaz screen

Et c’est là le moment où je parle du petit problème qui occupe toute une pièce : le doublage français.

Durant quelques interviews avec certains des plus grands comédiens de doublage, j’avais eu la sensation que ça les gênait pas mal de voir certaines célébrités du moment s’accaparer leur job. Certains diront avec cynisme qu’il s’agit d’une dérive du capitalisme qui met le nom au dessus de la performance pour attirer un maximum d’attention, ou bien de la jalousie (ce qui est faux et archi-faux et très débile à penser). Et, pour le coup, mettre Orelsan et Gringe, deux figures de la culture street en tête d’affiche d’une œuvre rendant hommage à la culture street, c’est le truc le plus cohérent qui soit… Sauf que ce ne sont pas des acteurs et ça se sent. Leur performance est un poil trop plate par endroits, quand ce n’est pas tout simplement lu, résultant en cette désagréable sensation de dissonance entre ce que l’on entend et ce qui se passe à l’écran (le fait que Angelo et Vinz soient aussi appelés « enfants » à plusieurs reprises dans le film n’aide pas quand leur voix est clairement celle de deux adultes). Après, ce n’est pas mauvais. Tous deux s’en tirent globalement avec les honneurs, mais on n’a pas cette sensation de rigueur et d’exigence qui transpire par tous les autres pores du film et donc on a la sensation qu’ils n’ont pas été rigoureusement dirigés de peur de les vexer. Sinon, le travail des autres acteurs est toujours excellent et toujours là où il faut.

En résumé, en dehors du point cité ci-dessus, Mutafukaz n’a de seul véritable défaut que sa trop grosse fougue et envie de casser des codes et des restrictions matérielles qui malheureusement ont été présentes pour tenter de l’arrêter en route. Si le film avait eu le budget adéquat et avait été suffisamment long pour développer un peu plus son univers et ses personnages, il aurait été un incontournable du cinéma d’animation pour adultes. C’est un film qui sait ce qu’il veut être et va tout faire pour le faire avec brio, tant et si bien que l’on en ressortira avec un grand sourire benêt et l’envie de voir plus de choses comme ça dans nos salles de ciné. Pas nécessairement aussi trash et vulgos (même si ce n’est pas un mal si c’est clairement assumé comme c’est le cas ici), mais des films d’animation qui n’ont pas peur d’aborder des thématiques un peu plus sensibles ou bien que l’on considèrerait difficile à conseiller aux enfants.

Comme dit plus haut, aller voir Mutafukaz, c’est accomplir son devoir de cinéphile avide de variété dans ses propos et dans ses formes… Non et puis sans rire, vous m’avez déjà déçus à ne pas aller voir en masse Dofus au cinéma et là, c’est une de nos dernières chances pour montrer aux gens qui financent que l’on ne veut pas être envahis de comédies françaises standardisées et faites par dessus la jambe. Soutenez la créativité française. Soutenez le cinéma ambitieux.

Défendons le cinéma d’animation adulte, bordel !

Benjamin « Red » Beziat

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